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un podcast de par Marc Schaefer
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Une expression qui revient souvent : « Lâcher prise »
J’avais envie de m’y attarder un peu avec cette série de citations que j’ai partagé récemment sur les réseaux sociaux et qui nous soulignent que lâcher prise ce n’est pas un renoncement.
C’est souvent, au contraire, un acte de vérité.
Une manière de consentir à ce qui est, à ce qui se donne, à ce qui se reçoit — sans possession, sans domination, sans faux-semblants.
Michel Serres nous rappelle une évidence trop souvent oubliée :
« Le corps ne ment pas : il ne saute pas, il ne court pas plus haut et plus vite qu’il ne peut ; il ne trompe personne sur ses performances. Seule la vérité sauve ; l’erreur, l’ignorance et le mensonge sont les pires des solutions. »
Le corps est donc notre premier maître du lâcher-prise.
Il nous apprend la limite, la justesse, le réel.
Il nous rappelle que la relation vraie commence là où cesse l’illusion — illusion de toute-puissance, illusion de contrôle, illusion d’un moi autosuffisant.
Il existe de nombreuses dimensions de donner et donner est loin d’être anodin.
Jean-Luc Nancy, philosophe, l’écrit avec une précision vertigineuse :
« Le donateur s’abandonne dans son don »
« Mais l’abandon n’est pas rien. Soustrait aux emprises, aux occupations, aux appropriations, aux paternités et aux maternités — mais il ouvre à la ferveur et à l’amour autant qu’à la déréliction et à l’amertume, à toutes les espèces, tous les aspects, toutes les vues de la vérité. »
Donner, c’est accepter de ne plus posséder ce que l’on offre — ni l’objet, ni l’effet, ni la reconnaissance.
C’est une sortie de soi, parfois lumineuse, parfois inconfortable, toujours risquée.
Mais c’est précisément là que quelque chose de vrai peut advenir.
La sagesse biblique le dit avec une simplicité désarmante :
« Chaque fois que tu en as la possibilité, n’hésite pas à faire du bien à ceux qui en ont besoin. »
(Proverbes 3,27)
Faire le bien n’est pas une stratégie.
C’est un geste incarné, situé, humble — un pas posé dans le réel.
Nous aimerions souvent savoir où nous posons nos pas avant même de partir.
Mais la vie ne se laisse pas cartographier ainsi.
Antonio Machado nous rappelle cette vérité essentielle :
« Ami marcheur, il n’y a pas de chemin, le chemin se fait en marchant. »
Le lâcher-prise peut être vu ici comme un consentement toujours en mouvement.
La relation aux autres, à soi, à Dieu ne se donne pas d’un bloc : elle se fabrique pas à pas, dans l’expérience, dans l’erreur parfois, dans la fidélité surtout.
Parfois nous sommes aussi entrainés sur nos chemins, entrainés par une musique qui nous déplace, rythme nos pas, dirige nos mouvements du corps. Il n’y a qu’à voir les danseuses et danseurs qui sont ceux qui le vivent certainement le plus intensément. Cela fait partie de ces réalités qui ne se comprennent pas, mais qui se reçoivent.
Clarice Lispector écrit :
« La musique ne se comprend pas : elle s’entend. Entends-moi alors avec ton corps tout entier. »
La musique nous apprend donc une écoute qui engage tout l’être.
Elle nous invite à ce lâcher-prise de l’intellect pour entrer dans une relation sensible, incarnée, vibrante, bondissante, libérée de tout dictat.
Comme toute relation vraie, elle demande disponibilité et présence.
C’est comme ce que nous met en valeur Pierre Stutz dans l’urgence de nos relations qui se doivent d’être plus humaines, plus vraies dans un monde qui semble trop souvent l’oublier :
« Des femmes et des hommes qui ont du cœur, voilà ce dont notre monde a besoin ; des êtres qui acceptent d’inscrire leur vie dans la communication non-violente en faisant preuve d’humilité combative. »
Avoir du cœur, ce n’est pas être naïf.
C’est choisir la vérité de la relation plutôt que la domination.
C’est tenir ensemble douceur et courage, humilité et engagement.
Et Dieu alors, dans tout cela ?
Je crois que c’est la question que j’ai le plus entendu dans ma vie et mes différents engagements. Eh bien, peut-être n’est-il pas là tout simplement où nous l’attendons.
Emmanuel Moses ose cette image déconcertante pour certains et magnifique :
« Dieu est à l’arrêt du tram, ou peut-être au café. Je l’imagine aussi parfois dans une salle d’attente encombré de revues qu’il feuilletterait en jetant de temps en temps un œil par la porte, pour voir si nous arrivons. »
Dieu n’impose pas sa présence. Il nous arrive de le chercher, peut-être au mauvais endroit, alors qu’il est là, tout près de nous et qu’il attend. Il se tient là où la vie ordinaire se déroule, là où le don, l’écoute, la marche, la lecture et la musique se croisent.
Lâcher prise, ce n’est pas se retirer du monde.
C’est habiter pleinement la relation, sans vouloir la posséder.
C’est donner sans maîtriser, écouter sans saisir, croire sans enfermer.
Peut-être est-ce là le chemin le plus sûr pour demeurer en vérité —
dans nos relations aux autres, à la musique, à Dieu,
et à nous-mêmes.